Liberté Despotique

par Quentin Ochem







Le Théâtreux Anonyme

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Scène 1



Le conteur : C’est l’histoire d’un couple... Un jour. Certainement pas demain. Ni après. Certainement pas ici. Ni ailleurs. Un jour. Profondément ancré au delà des limites temporelles de notre imaginaire, un empire. Un empire colossal, immense, s’étendant à loisir sur les planètes, les étoiles, les galaxies. A l’origine de cet empire, une histoire. Celle du premier représentant d’une longe dynastie qui parvint à fondre l’humanité en une seule entité par le maléfice d’une machine à normaliser. Une puce. La puce, celle que chacun possède en lui et qui dirige faits et gestes, sentiments comme pensées. Celle qui fait croire à l’être humain au plus fort de son esclavage qu’il est plus libre que son bourreau. Au bout de cette lignée de monarques, un roi, et...

Le premier lecteur entre.

Le conteur : Qu’est ce que tu fait ici toi ? Dehors ! Il sort. Pardon. Mes chers amis je vous présente Hénok IV, arrière petit fil du fondateur de sa lignée, régent absolu, maître incontesté. Maître incontestable. Marionnette en vérité. Il supporte une puce, une ancienne puce qui ne fonctionne plus vraiment. Il pourrait voir, il pourrait comprendre que le monde n’est gouverné que par le souvenir d’un informaticien malade qui a osé travestir l’essence humaine par le contrôle automatisé. Il pourrait regarder la réalité et s’y opposer. Mais il est faible, gavé de doctrines totalitaristes depuis sa plus tendre enfance, il n’est même pas capable de concevoir une autre forme de société. Elle, c’est Sara. Elle défend son idéal, incessamment, elle tente de lui montrer le chemin de la liberté, le chemin de la vérité. Il n’y a rien à faire, mais peu importe, elle le fait, même si les querelles avec son époux pourraient disparaître rien qu’en acceptant une réalité inébranlable. Elle l’affronte quotidiennement, patiemment, sans jamais...

Le second lecteur entre.

Le conteur : Psst ! Rentre-chez toi ! Allez, ouste ! Il sort. Excusez moi. Donc... C’est l’histoire d’un couple. Ils se disputent... Entre le premier lecteur. Qu’est ce que je t’ai dit, toi ? Il ressort. Je suis désolé, mais je crois que je vais avoir quelque soucis à régler. Je vous laisse donc avec eux. Sara épouse sincère et incomprise, Hénok, vieux roi apathique et usé, à vous, que toute chose soit permise, pour eux, je vous le demande, vivez.



Scène 2



Le premier lecteur entre

Le premier lecteur : Journal du monarque suprême Hénok IV. Aujourd’hui nous fêtons la 365e année de règne de la dynastie Hénok. Pas de réjouissances. Le conseil a décidé que ce serait préjudiciable à son programme économique : dans les circonstances actuelles, nous ne pouvons nous permettre de perdre un jour de production. L’empire est au bord de la crise. Je suis le seul à le savoir vraiment. Le conseil ne fait qu’analyser des données sans en comprendre la signification, quant aux citoyens, nous savons ce qu’il en est. Le fait que je sois le seul à en avoir conscience me met dans une situation terrible. Je ne sais pas si je pourrais longtemps supporter cette pression. Pourtant, il le faudra bien. Mon épouse ne m’a pas encore donné d’héritier et s’il m’advenait quelque chose, personne ne serait à même de se réhabiliter suffisamment vite pour me succéder...



Scène 3



Sara entre.

Sara : Un bien joyeux anniversaire, n’est ce pas ?

Hénok : Ça va ! Épargne moi tes sarcasmes pour une fois !

Sara : Ne te mets pas en colère ! J’essayais simplement de détendre l’atmosphère. Tout est si morne depuis que tu as ordonné la suppression des congés... La situation de la galaxie est t-elle si désastreuse ?

Hénok : Tais toi !

Sara : Quoi ? La liberté d’expression est t-elle elle aussi déjà supprimée ?

Hénok : Tais toi, je te dis !

Sara : C’est vrai, excuse-moi. Quel besoin de supprimer la liberté d’expression dans un monde où il est impossible de penser. Les lois ne sont pas nécessaires, si on a la possibilité de diriger l’esprit des gens.

Hénok : Je t’en prie, tais toi !

Sara : Tu sais que j’ai raison. Tu le sais parfaitement. Tu gouverne un peuple de zombies, voilà la vérité ! Cette puce électronique que tu leur insères dans le cerveau leur ôte définitivement toute capacité personnelle. Ce ne sont que des pions voués à un esclavage hypocrite. "Quand le roi ordonne, nous obéissons !" Tu pourrais leur demander de sauter d’un immeuble de dix étages, ils le feraient tous ! Ah, que ton travail est difficile ! Se préoccuper des opinions de chacun est superflu, alors autant les supprimer !

Hénok : Et comment espérerais tu gouverner cinq millions de milliards d’êtres humains ? Cinq millions de milliards d’opinions divergentes, de querelles stériles ? Avant les Hénok, avant la puce cérébrale, tous avaient leur mot à dire. Les dirigeants étaient choisis par vote. Tu t’imagines ? Par vote ! Cinq millions de milliard de voix ! Il y avait des centaines de candidats, et aucun ne parvenait à se démarquer. Et le dirigeant choisi l’était davantage grâce à son charisme et à sa chance qu’en vertu de ses compétences. Une fois au pouvoir, il menait des réformes complètement irréalistes et disproportionnées. L’empire s’enfonçait à chaque fois un peu plus dans la décadence. Des grèves, des rébellions éclataient de part la galaxie. Un véritable chaos. C’est ça que tu veux ? Le chaos ?

Sara : Ce que tu racontes n’a pas de sens ! L’époque des dirigeants fous n’est qu’un épisode. Avant, du temps de la fédération universelle, tout allait bien ! Les hommes disaient ce qu’ils pensaient, et s’accordaient sur leurs différences, se combattaient loyalement et acceptaient leur défaite. Mais depuis l’unification de l’empire, tout se dégrade. Et maintenant, sous prétexte de maintenir la paix, tu détruits l’individualité. Tu me dégouttes !

Sara part.



Scène 4



Le second lecteur entre.

Le second lecteur : Journal de Sara, épouse du monarque suprême Hénok IV. Les disputes avec mon époux ne finissent pas. Parfois, j’en viens à regretter que cette satanée puce ne fonctionne pas sur moi. Oh, il ne me l’a pas dit, mais j’ai bien vu que je disposais de facultés mentales nettement supérieures à celles de mes semblables. De mes prétendus semblables. Comment peut il gouverner un peuple pareil ? Il n’y a jamais rien de nouveau, jamais rien d’existant ou d’imprévu... Les soi disant problèmes qu’il doit résoudre ne sont que des équations qui corroborent rigoureusement des statistiques établies depuis plus de trois siècles. Je ne crois pas qu’il puisse changer quoi que ce soit. Il est trop ancré dans la philosophie de ses ancêtres. Mais il va bien finir par se rendre compte que je ne lui donne pas d’héritier. Et pour résoudre ce problème là, il sera bien obligé d’innover...

Le second lecteur sort.



Scène 5



Le premier lecteur entre.

Le premier lecteur : Journal du monarque suprême Hénok IV. Je me suis encore disputé avec Sara aujourd’hui. Ces querelles n’en finissent plus et se répètent à chaque fois que je la vois. Elle est injuste avec moi, ce n’est pas moi qui ai instauré ce régime, ce n’est pas moi non plus qui ai décidé que seule la suppression des congés pourrait redresser l’empire. C’est le conseil. Mais ça, elle ne le sait pas encore. Et mieux vaut qu’elle ne le sache jamais. Elle ne fait que se douter de la réalité, et du peu qu’elle sait, cette réalité l’horrifie. Seigneur, que serait son malheur si elle savait tout ! Si elle savait que ce conseil qui dirige virtuellement l’empire n’est qu’un gigantesque complexe informatique ! Si elle savait qu’il est relié à chaque puce cérébrale et qu’il coordonne toutes les activités de la galaxie ! Je n’ose même pas y penser. Pourtant, elle aurait raison de se mettre en colère. Elle a déjà raison sur toute la ligne. Je le sais, mais je ne peux rien faire...



Scène 6



Hénok est sur scène. Sara entre.

Sara : Une journée de plus passée sous le joug de la monotonie...

Hénok : Je t’en prie, cesse ton cynisme !

Sara : Comment pourrais-je être dans un autre état en voyant ce que je vois ? Il n’y a pas une heure, j’ai assisté à l’exécution des invalides. Laisse moi de décrire la scène. Des estropiés, des vieillards, des nouveaux nés que l’on ne trouvait pas normaux et toute sorte de mutilés se sont avancés devant un militaire armé d’une matraque électrique. Un coup suffisait, porté à la base du crâne pour détruire en même temps la puce. Deux opérations en un, joli coup, non ? Une file de centaine de condamnés, chacun d'entre eux découvrant un peu plus le sort qui lui était réservé à chaque pas. Je suis sûre qu’ils avaient peur, je suis persuadée qu’ils voulaient s’enfuir. Je l’ai vu dans leur regard. La puce peut les abrutir, mais elle ne peut altérer les émotions primitives. Ils tremblaient de tous leurs membres... A mesure qu’ils avançaient, leur visage se déformait de plus en plus devant la lutte qui s’établissait entre la puce et eux. Et leur regard... Hénok, si tu avais vu ce regard ! Arrivant au bout de la file, tout leur disait de se défendre. Tout, sauf la puce. Et la puce était toujours vainqueur. Ils courbaient l’échine, présentant le point sensible et... Au suivant. J’ai vu un gosse de cinq ans qui n’avait comme seule tare qu’un doigt manquant. J’ai discuté un peu avec lui. Sa vie était exemplaire, prometteuse. Nous avons parlé jusqu’à ce que la peur l’en rende incapable. J’ai essayé de le sortir de la file mais sa puce m’a vaincue moi aussi, le rendant plus robuste que moi. Il a résisté et il est mort. Dans un monde pareil, comment ne pas être cynique au dernier degré ?

Hénok : Donc tu es sortie aujourd’hui.... Tu n’étais pas sensée le faire.

Sara : J’aime prendre des initiatives, tu ne te rappelles pas ?

Hénok : Et tout ça pour quoi ? Pour assister à la pire scène qui existe dans la galaxie. Ne prends pas ce que tu as vu pour une généralité. Ce monde n’est pas si horrible que ça...

Sara : Tout est relatif, n’est ce pas ? Je pense, en effet, que cela pourrait être pire. Même si je vois difficilement comment. Mais je suis sûre que tu trouveras bien quelque chose pour améliorer l’horreur qui sévit dehors...

Hénok : Je suis fatigué de tes querelles. Tu ne pourrais pas tout simplement accepter notre état tel qu’il est et tenter de t’en accommoder ?

Sara : Comme les autres je suppose ? Comme ces cinq millions de milliards d’esclaves ? L’ennui c’est que je ne suis pas comme les autres, vois tu ? Moi, je ne supporte pas de vivre dans cette atmosphère étouffante !

Hénok : Ainsi donc, tu as compris... Tu as découvert que tu étais différente...



Scène 7



Le conteur arrive, suivi des deux lecteurs.

Le conteur : Stop ! Un instant. Hénok, qu’ai-je entendu ? Hénok, tu n’a pas osé ? Vieux roi sénile et sans raison, pauvre fou, sombre abrutit ! Te rends tu compte de ce que tu as fait ? Et toi, reine décadente, éblouie par ton désir de liberté, fanatisée par ton idéal, ne pouvais-tu pas te taire ? Était-ce si difficile de ravaler un peu de fierté, un peu de colère ? Oh mon Dieu, mes enfants, pourquoi a-t-il fallu que cela arrive ? Cet aveux... Non Sara, tu n’es pas différente ! Ne l’écoute pas, il est trop âgé, trop las, trop fatigué, il n’a plus toute sa raison. Ne l’écoute pas, tu es comme les autres ! Mon Dieu... Je veux arrêter cette histoire de fous tant qu’il en est encore temps. Fermons les rideaux. Et vous, là devant, oubliez ce que vous avez vu.

Le second lecteur lance un projectile à destination du conteur.

Le conteur : Espèce de petite peste ! Viens un peu ici ! au public Bon, c’est l’histoire d’un couple. Ils se disputent. Un jour, le mari apprend à sa femme qu’il la trompe… Vous, là, voici la fin de l’histoire : Hénok et Sara se remirent de cette querelle. Il vécurent heureux. Sara donna un héritier à Hénok. Au fil des années, elle cessa de s’opposer à son mari pour devenir une épouse bonne et aimante, et élever son fils dans la tradition de ses ancêtres. Hénok devint un mari attentionné et…

Les deux lecteurs entraient le conteur hors de la scène.

Le conteur : Bande de petits voyous, laissez moi sortir d’ici ! Il faut fermer les rideaux ! Il faut arrêter la pièce ! Il faut éteindre les lumières ! Acteurs, saluez ! Public, applaudissez ! Le spectacle est fini !

Le conteur et les deux lecteurs sortent.



Scène 8



Sara : Je ne suis pas stupide au point de ne pas m’en être rendue compte. Il était évident que la puce ne fonctionnait pas bien chez moi. Quant à savoir si c’est accidentel ou si c’est par ce que tu voulais t’octroyer le luxe d’avoir une épouse qui ait un minimum de respect pour elle même...

Hénok : Bien, si c’est ce que tu crois...

Sara : Comment ça, si c’est ce que je crois ? Je sais que c’est faux. Bien sûr, je le sais. Hénok, tu ne me dis rien du monde extérieur ! Tout ce que je sais, je l’ai appris par les livres et par mes rares sorties. Que suis-je, Hénok, dis le moi !

Hénok : Je ne sais pas si j’en ai le droit... De toute manière, tu finirais bien par découvrir la vérité toi même, tu es assez intelligente pour cela. Je vais te dire ce que tu es. Puissent mes ancêtres me pardonner. Tout d’abord, ta puce n’est pas déficiente, elle est absente. Tu n’en as pas, tu n’en as jamais eu et tu n’en auras jamais. La puce émet des radiations qui, si elles sont sans danger pour une vie normale, risquerait sur plusieurs siècles de détériorer le matériel génétique. Oui, tu as compris. Ce n’est pas parce que tu as le corps et les souvenirs d’une femme de quarante ans que cela correspond à ton âge. En vérité, tu approche de très près les quatre siècles. Tu es née avant le règne des Hénok. Mais ta mémoire est initialisée pour que tu ne t’en rappelles pas.

Sara : J’ai... Je... Pourquoi...

Hénok : Par ce que tu es la seule vraie humaine. Tous, nous avons une puce, moi y compris, même si elle opère peu. Mais toi, tu es intacte. Tes chromosomes servent de modèle à tous les nouveaux nés. Oui, tu es la mère de cinq millions de milliards d’individus.

Sara : Je... Je suis la mère de tous... Je suis la mère de ce petit garçon, de toute la file d’invalide... Du militaire chargé de l’exécution... Je suis... Je suis ta mère ?

Hénok : Oui.

Sara : Non !

Sara sort.



Scène 9



Le premier lecteur entre.

Le premier lecteur : Journal du monarque suprême Hénok IV. J’ai appris la vérité à Sara. Je comptais le faire et l’emprisonner ensuite. Après tout, ce sont ses gênes qui sont nécessaires, pas sa personnalité. Mais une fois de plus, je n’ai pu m’y résoudre. Son charme semble s’être encore accru des suites de cette épreuve. Sa beauté n’en est que plus frappante. Je ne me crois pas capable de lui faire le moindre mal. Il faut que je me rende à l’évidence, je suis faible. Si seulement j’avais un héritier, je pourrais... Mais Sara n’enfante pas. C’est assez ironique de voir que la mère de tout un peuple soit incapable d’enfanter naturellement. Je crois bien que je serai le dernier des Hénok. Je vais devoir organiser ma succession. A l’heure où j’écris ces mots, je ne sais absolument pas quoi faire. Inutile de poser le problème au conseil, sa solution serait simple : forcer Sara à devenir enceinte. Mais, d’une part à cause des traditions, d’autre part à cause de mes sentiments pour elle, j’en serai incapable. Et quand bien même le conseil donnerait des ordres à d’autres pour le faire à ma place, je sais que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour les en empêcher. Non, la solution que je trouverai sera indépendante du conseil...

Hénok sort.



Scène 10



Le second lecteur entre.

Le second lecteur : Journal de Sara, épouse du monarque suprême Hénok IV. J’aime Hénok. J’aime ce vieux roi froid et distant. J’aime cette voix dure. J’aime cet esprit cynique. J’aime cette façon qu’il a de m’ignorer et de me regarder de haut. Ce n’est qu’une façade. Hénok n’est qu’une façade, un vieux mur délabré derrière lequel se cache l’âme d’un petit garçon craintif qui n’ose pas sortir. C’est ce petit garçon là que j’aime. Je le protège, je le chéris, même de l’autre côté de cette atroce barrière d’acier et de béton, de cette forteresse qui me sépare à jamais de lui. Ô, mon roi, qu’il m’eut été doux de vivre sans jamais avoir eu connaissance de ce que vous m’avez révélé aujourd’hui. Comme j’aurais aimé mourir avec comme seul souvenir de notre vie commune ces petites querelles qui ponctuaient notre existence. Mourir… Je n’ai même pas ce droit. Vous venez de me le retirer. Et bien, monarque, puisque je suis la seule, alors soit.

Le second lecteur sort.



Scène 11



Hénok est sur scène. Sara entre.

Sara : Hénok, j’ai pris une décision.

Hénok : Sara, je t’en prie, calme toi ! Tu viens de découvrir des choses très troublantes, laisse toi le temps de réaliser ce que tu es.

Sara : J’ai déjà pris tout le temps qu’il me fallait, Hénok. Ton règne prend fin aujourd’hui même.

Sara sort une arme et la pointe sur Hénok.

Hénok : Sara, non ! Ne me tue pas ! Tu ne sais pas ce que c’est que de tuer un être humain ! En me tuant tu tuerais une partie de toi même !

Sara : J’ai déjà vu beaucoup de morts. Ton service de meurtre des invalides... Ce n’est pas si difficile...

Hénok : Sara, tu ne comprends pas ! Ils étaient sous le contrôle de la puce, pas toi ! Sara, ne fais pas ça !

Sara : Je suis désolé, Hénok. Mais avant, j’ai encore quelque chose à te dire. Si je fais cela, ce n’est pas par ce que je t’en veux de m’avoir caché la vérité. Ce serait injuste de ma part, car moi aussi je t’ai caché des choses Hénok. Si je n’ai pas été enceinte, c’est par ce que je ne le voulais pas. Cela, ce n’est rien. Je pense que tu aurais fini par t’en apercevoir. Il y a autre chose. Je suis descendue dans le monde beaucoup plus souvent que tu le crois, presque tous les jours. Tu étais tellement absorbé par tes problèmes que tu ne t’en es même pas aperçu. J’ai vu beaucoup de choses, Hénok, des choses dont je suis sûre que tu ne connais même pas l’existence. J’ai découvert ce qu’était l’homme. Dans une vieille bibliothèque désaffectée que tu as détruite avec tous ses ouvrages il y a quelques mois. Je t’en veux de l’avoir détruite, je crois que je ne pourrais jamais en vouloir davantage a quelqu’un. C’était un véritable trésor de sagesse. Mais ce n’est pas pour ça que je vais te tuer. Tu dis régner sur cinq millions de milliards d’hommes. Je dis que tu règnes sur cinq millions de milliards de machines. J’ai lu ce qui différenciait l’homme de l’animal, et je n’ai vu aucune de ces différences dans ton royaume. Non, je n’essaierai pas de t’expliquer, Hénok. Je ne te crois pas capable de comprendre. Ce n’est pas après toi que j’en ai. Dans de telles circonstances, tu ne pouvais pas mieux t’en sortir. Mais seule ta mort marquera la fin de ce monde.

Hénok : Ne me tue pas, Sara ! Tu ne sais pas ! Laisse moi au moins t’expliquer ! J’ai...

Elle tire. Hénok s'effondre.

Sara : Hénok... Hénok ! Non ! Hénok ! Ne meurs pas ! Je t’en prie Hénok ! Hénok, je... Je t’aime Hénok ! Ne meurs pas !

Hénok : Que Dieu... Te bénisse... Sara...

Sara : Non... Hénok... Non...

Sara se vise avec l’arme. Son regard croise un livre.



Scène 12



Les deux lecteurs : Journal du monarque suprême Hénok IV. Ceci est mon dernier article en tant que monarque suprême. C’est aussi le dernier article de la dynastie Hénok. Sara m’a finalement ouvert les yeux. Le monde n’est pas tel qu’il devrait être. Le monde devrait être empli de ses semblables qui vivent, qui créent, qui décident de leur avenir. Comment ai-je pu rester aussi longtemps obtus devant cette évidence ? Qu’importe, je vais rattraper mon retard. Je vais tout d’abord rétablir la fédération galactique avec les états comme ils étaient autrefois. Je vais interdire la puce et former des dirigeants pour chaque état. Je vais déconnecter le conseil. Il faudra du temps, beaucoup de temps. Et je ne crois pas que de ma vie je vois ce travail accompli. L’instauration d’une démocratie où le peuple est réellement libre ne se fait pas par décret. Il leur faudra réapprendre à se comprendre, à se respecter... Et je ne suis de toute manière pas capable de le leur enseigner. Qu’importe, j’ai dors et déjà choisi mon successeur. Qui cela pourrait t-il être d’autre ? Sara est la seule personne qui soit restée naturelle. Et en l’absence de traitements amnésiques, elle ne va pas tarder à se souvenir de la totalité de son existence passée. Je ne sais pas si je fais le bon choix. Tous les fléaux de l’ancien régime vont à nouveau s’abattre sur le monde : criminalité, perversion, hypocrisie... Mais je crois que le jeu en vaut la chandelle. Et, qui sait, peut-être que la solution à tous ces problèmes sera finalement trouvée autrement que par l’instauration d’une dictature ?

Sara pose son arme.



Scène 13



Le conteur : Voilà. C’est l’histoire d’un couple. Ils se disputent. Un jour, le mari apprend à sa femme qu’il la trompe. Alors, elle le tue.