Retrouvez les textes de l'auteur sur "Le théâtreux anonyme" (http://www.theatreux.org).


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de Quentin Ochem


Personnages

La versatile : Jeune femme indécise.
L’échangiste A : Meilleure amie de l'échangiste B.
L’échangiste A’ : Copie de l'échangiste A.
L’échangiste B : Meilleure amie de l'échangiste A.
L’androïde : Employée de l'hopital.
Le docteur : Unique médecin principal de l'hopital.
Le naturel : Jeune homme né naturellement.
Le directeur : Directeur de l'hopital.

Distribution

NomSexeAge
Présence
Description
  ScènesRépliquesMots
La versatile féminin adulte 35.7% (5) 11.3% (44) 20.6% (1440)
Corps A féminin adulte 28.6% (4) 16% (62) 11% (771) Echange de personnage à tour de rôle avec le corps B.
Corps B féminin adulte 28.6% (4) 18% (70) 9.8% (685) Echange de personnage à tour de rôle avec le corps A.
L’androïde libre adulte 42.9% (6) 13.1% (51) 17.7% (1242)
Le docteur masculin adulte 50% (7) 14.2% (55) 10.8% (759)
Le naturel masculin adulte 35.7% (5) 15.5% (60) 9.2% (641)
Le directeur masculin adulte 42.9% (6) 13.1% (51) 21.4% (1500)

Scène 1     Oh my sadness !

Personnages : La versatile, L’androïde, Le docteur

La versatile tient dans sa main une fiole

La versatile : I’ve been waiting here for three hours, in that terrible hospital waiting room. But nobody came to help me. It doesn’t matter. I’m fine with my lonelyness. I’m allright, everything is allright. Don’t panic, my girl, don’t panic, they will certainly dicover your existence, just be patient. It’s seven o’clock, you came at four in the morning, that minght be a little bit early, even for an emergency. Won’t they ever come ? Oh, Lord, my goodness. I miss you so much. I’m so am I sad. I’m sad, I’m sad, I’m sad ! Oh, I’m so sad, do you understand ? My life is a disaster. A complete wide disaster. I didn’t even meet the least miserable man for a month. A month of abstinence ! I’m sad, I’m sad I’m sad ! Well, the less I can find a boy, the more I’m sad, and the more I’m sad the less boys are interested in me. Oh, sadness, why did you chose me ? Why can’t you put your extraordinary power on another creature ? Everything you’ll obtain in that story is my death. Yeah, my death. I’m going to kill myself, do you understand ? I’m ready, now. If you don’t give me a man right now, I’m going to kill myself ! Be carfull, fate, it’s not a joke, i’m really about to kill myself ! Okay, as the bible says, no redemption for me, but I don’t care. Life, hear me ! I’m telling you bye bye.

Elle avale quelque chose.

L’androïde : Une urgence !

La versatile : Dammed ! Too late !

L’androïde : Alerte ! Alterte ! Au secours ! Au feu ! Au vol ! A l’assassin ! Au revoir ! Au retour ! Au prochain croisement à droite !

Le docteur : Qu’est ce qu’il arrive ?

La versatile : My sadness is killing me. Please, help ! I drink a poison. You have to save me !

Le docteur : Qu’est ce qu’elle raconte ?

L’androïde : Her sadness is killing her. Please help ! She drinks a poison . You have so save her !

Le docteur : Quoi ?

L’androïde : Her sadness...

Le docteur : Oui, oui, tu traduis ?

L’androïde : Sa tristesse est en train de la tuer. S’il vous plaît, au secours ! Elle a bu du poison. Vous devez la sauver.

Le docteur : Elle a... Bon sang ! Un vomitif, vite !

La versatile : It’s to late, you can’t save me.

Le docteur : Shut up !

L’androïde : Ta gueule !

Le docteur : Primo, tu avales ça. Un seau, nom de dieu, un sceau, elle va me saloper toute la salle d’attente !

L’androïde : First, eat that. A backet, fucking god, a backet, she’s going to dirt all the waiting room !

Le docteur : Ca va mieux ? Bon alors, où en étions nous ?

La versatile : I’m sad...

L’androïde : Je suis triste

Le docteur : Ca va, j’avais compris. Je me souviens de vous. Vous êtes venue me voir le mois dernier pour que je vous mette un état d’esprit shakespearien dans la tête, c’est ça ?

La versatile : Yeah, that’s true.

Le docteur : Et vous trouvez ça trop triste c’est ça ?

La versatile : Well, actually, if it could be a little less shakespearian, you know, I think I could get it better. It just so difficult to live with that sadness always in my head.

Le docteur : Hum, hum... Qu’est ce qu’elle a dit ?

L’androïde : En gros, je crois que le programme de caractère que vous lui avez mis dans la tête ne lui convient pas.

Le docteur : Certes. Et what about quelque chose de more… De more sunny, you see ? Quelque chose like Goldoni ? L’Italie, le soleil, la pasta, la comédia del arte, arlequino, el doctore ? Las des vieilles tragédies anglo-saxonnes, nous restons dans le théâtre, mais à l’italienne.

La versatile : To be or not to be...

Le docteur : Allez, hop, c’est emballé, sur le billard illico je répare tout ça.

Scène 2     Swap

Personnages : L’échangiste A, L’échangiste B, Le directeur

L’échangiste A : Ma chérie, tu es bien sûr que c’est ici ?

L’échangiste B : Mais puisque je te le dis ! Oh, tu me casses les ovaires à la fin.

L’échangiste A : Je suis toute excitée !

L’échangiste B : Moi, je me demande si je fais une bonne affaire.

L’échangiste A : Eh ! C’est de moi que tu parles !

L’échangiste B : C’est bon, je plaisante. Sérieusement, je me demande quel genre de mec tu dois te taper.

L’échangiste A : Et bien des blonds, des roux, des bruns...

L’échangiste B : Des biens membrés...

L’échangiste A : Ce que tu peux être vulgaire !

L’échangiste B : T’as pas idée comme ça marche.

L’échangiste A : C’est ça, j’essaierais. Hé, tu crois qu’il est comment, le gars avec qui on a rendez vous ?

L’échangiste B : Je sais pas. Sans doute un petit technico-commercial bien propre sur lui.

L’échangiste A : Moi c’est comme ça que je les aime.

L’échangiste B : C’est ça. Ça ce trouve, contre un coup d’astiquage on pourra avoir une réduction.

L’échangiste A : Tu crois ?

L’échangiste B : Au prix où c’est, on aurait tord de s’en priver.

L’échangiste A : On est en retard, tu crois qu’on devrait frapper ?

L’échangiste B : T’inquiètes, il va pas tarder.

L’échangiste A : J’espère qu’il est beau... Ohlàlà, moi ça m’excite !

L’échangiste B : Tout doux ma belle.

L’échangiste A : Oui mais ça m’excite ! S’il ne se dépêche pas, moi je vais être toute mouillée !

L’échangiste B : Hum... Tu veux qu’on en fasse quelque chose ?

L’échangiste A : Ah ! Tais toi, tu m’écoeures.

L’échangiste B : Ca va mieux, maintenant, ou tu veux que je te décrive le topo ?

L’échangiste A : Essaie un peu pour voir !

L’échangiste B : Oh, mais c’est une provocation !

L’échangiste A : Paroles, paroles, paroles !

L’échangiste B : Trouve moi les chiottes et je te fais une démo !

Le directeur entre.

Le directeur : Bonjours mesdames.

L’échangiste B : Alors ?

L’échangiste A : Alors je sais pas...

L’échangiste B : Lance toi !

L’échangiste A : J’ose pas... Il est pas top, en fait.

L’échangiste B : Ce que tu peux être ringarde. Regarde, moi !

Le directeur : Mesdames, si vous voulez bien...

L’échangiste B : Salut doc’ ! Cool ta sape ! Contente de pas te voir en tenue d’infirmière !

Le directeur : Vous faites erreur madame, je ne suis pas le docteur avec qui vous aviez rendez-vous. Il a été appelé pour une urgence. Je suis le directeur de cet établissement, et je me suis déplacé spécialement pour vous accueillir. Si vous voulez bien pénétrer...

L’échangiste A : Oh oui ! Monsieur le directeur ! Nous pénétrons volontiers. Après vous.

Le directeur : Euh... Je vous en prie.

L’échangiste A : Si, si.

Elle lui touche le pantalon.

Le directeur : Soit... Voulez vous bien simplement éviter de me toucher le pantalon...

Il s’installe le plus loin possible d’elle.

L’échangiste B : Excusez là.

Elle lui met la main entre les jambes.

Le directeur : La rejetant. Héla ! Madame, reprenez votre main. Dites moi simplement ce qui vous fait venir dans nos services de transplantation cérébrale.

L’échangiste A : Et bien c’est tout simple, elle et moi, on voudrait échanger nos cerveaux.

Le directeur : Ah. Bien. Puis-je savoir pourquoi ?

L’échangiste B : On aimerait avoir chacune l’expérience sexuelle de l’autre.

Un temps. Malaise du directeur. Puis il se met à rire.

Le directeur : Elle est très bonne celle là ! On ne me l’avait jamais faite ! Bon, toute plaisanterie confondue, il faut que je mette quelque chose sur votre dossier, quelque chose qui ne joue ni avec les bonnes mœurs, ni avec la loi. Si je mets que vous souhaitez échangez vos emplois respectifs, et ce dans la plus simple discrétion, cela vous convient t’il ?

L’échangiste B : Mais...

L’échangiste A : C’est parfait !

Le directeur : Voilà qui est mieux. Bon, voyons des choses plus techniques. Je ne peux évidement pas échanger physiquement vos cerveaux. Ce que je peux vous proposer, par contre, c’est une opération de download, c'est-à-dire un téléchargement. Nous allons copier l’intégralité de la configuration du cerveau de la première d’entre vous dans une mémoire tampon, puis le cerveau de la seconde dans la première, et enfin la mémoire tampon de nouveau dans la seconde. Cette partie d’échange s’appelle un swap. L’opération est bien entendu réversible, vous pourrez retrouver vos corps d’origine à tout moment. Qu’en dites vous ?

L’échangiste B : On va s’échanger complètement quand même ?

Le directeur : C’est garanti. Simplement, au lieu de déplacer physiquement les neurones, on se contente de modifier la configuration cérébrale. C’est moins long, moins compliqué, et ça aboutit au même résultat. Alors, qu’en dites vous ?

L’échangiste A : C’est parfait.

Le directeur : Splendide ! Nous pouvons opérer dans l’après-midi. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire à votre chambre.

Scène 3     Réveil Goldoni

Personnages : Le docteur, La versatile, Le naturel

Le docteur : Voilà, c’est réparé.

La versatile : Oh, docteur, comme je me sens bien avec vous.

Le docteur : Voyez avec mon intendance pour mes honoraires.

La versatile : Mais dites moi, vous êtes pas un peu trop beau pour être un simple docteur ? Vous avez été chippendale, vous, non ? Allez, montre moi un peu la bête qui est en toi ! Je... Il l’écarte. Ah... Docteur, moi je n’ai jamais essayé cette position, mais je suis prête à tout avec vous. Elle monte sur lui. Allez, mon étalon, emmène moi sur les steppes fertiles, ensemençons le silence de nos cris ! Il l’éloigne. Oh, docteur, tu es glacé, toi il faut que te réchauffe, il faut que je te brûle, il faut que je te... Il la pose dehors. Rustre ! Elle aperçoit le naturel. Hey, bonjour beau blond. Dis moi, toi, tu as quelqu’un dans ta vie ou non ?

Le naturel : Heu...

La versatile : Non parce que si tu n’as personne, moi je suis là, et si tu as quelqu’un, et bien moi je m’en fiche. Allez, ne fait pas ton timide, je suis là moi, rien que pour le meilleur !

Le naturel : Heu...

La versatile : Oh mais tu es un farouche toi ! Tu sais quoi, tu me plais !

Le naturel : Je... Ah bon ?

La versatile : Oui, tu es mon genre d’homme, toi. Tu ne m’as pas l’air tellement dégourdi, mais tu me plais. Tu as de la chance, tu sais, parce que je ne sais pas qui en aurait voulu de toi. Mais moi tu me conviens parfaitement. Allez, en avant, je vais t’expliquer comment c’est fait une femme, une vraie. En avant ! Fissa !

Scène 4     Chassons le naturel...

Personnages : Le directeur, Le docteur

Le directeur : Monsieur, sachez que dans votre clinique devrait se présentait sous peu, si ce n’est pas déjà fait, une créature née naturellement. Naturellement, m’entendezvous ? Naturellement ! Savez-vous ce que « naturellement » signifie ?

Le docteur : Non...

Le directeur : Silence ! Naturellement, cela signifie qu’il s’est trouvé un homme pour enfoncer son... sa...

Le docteur : Non !

Le directeur : Si ! Et qu’il s’est trouvé une femme pour l’accueillir dans sa... son...

Le docteur : Non !

Le directeur : Si !

Le docteur : Non !

Le directeur : Si !

Le docteur : Non !

Le directeur : Si ! Si ! Si ! Et ce n’est pas le pire ! Car savez-vous ce qu’il est advenu ensuite ?

Le docteur : Non.

Le directeur : Si !

Le docteur : Non, je ne sais pas.

Le directeur : Ah. Et bien la dite femme a gonflé pendant neuf mois, supportant le parasite croissant au fond de ses entrailles, lui suçant chaque jour un peu plus de son énergie.

Le docteur : Non !

Le directeur : Si ! Et arrivé à son terme, savez-vous par où cette chose est sortie ?

Le docteur : Non.

Le directeur : Par là même où il était entré ! Imaginez, le dit orifice se dilater horriblement pour laisser passer ce ramassis de chairs imparfaites, cette tête difforme emportant avec lui sang et viscosités diverses, et ayant comme premier visage de l’humanité un énorme sexe difforme. Que voulez-vous faire de pareille créature ? Vous comprenez, j’espère, l’importance de l’enquête ainsi motivée.

Le docteur : Oui.

Le directeur : Et vous vous demandez, je suppose, comment reconnaître pareille monstruosité.

Le docteur : Oui.

Le directeur : C’est d’une facilité qui vous fera honte. La chose étant née naturellement, elle n’a profité d’aucun traitement civilisé. Entendez que l’embryon n’a pas été modifié. L’encéphale n’est donc capable de ne subir aucune opération, ni d’ajout de puce, ni de transplantation. Vous serez à même de vous en rendre compte une fois son crâne ouvert. Et là, je vous demande une petite chose simple.

Le docteur : Oui ?

Le directeur : Un accident.

Le docteur : Non.

Le directeur : Si.

Le docteur : Non.

Le directeur : Si.

Le docteur : Non ! Non ! Non ! Un accident, ça n’arrive jamais, vous m’entendez, jamais ! Si ça se sait, plus personne n’osera plus jamais se faire opérer ! Si un patient subit un accident, quel qu’il soit, c’est la fin de mon métier ! Et du votre de surcroît ! Vous le savez ! S’il y a le moindre risque, les gens auront peur, et ils arrêteront les modifications

Le directeur : Laissez moi faire. Nous n’aurons aucun problème à expliquer que la raison de cet accident est liée au caractère naturel de votre patient. Les gens ne s’identifieront pas à lui. Il n’est pas comme eux. La foule silencieuse se murmurera satisfaite de la disparition de cet individu gênant.

Le docteur : Je n’ai pas confiance. Et si quelqu’un vient voir de plus près ce que j’ai fait ? Lors d’un contrôle, par exemple ?

Le directeur : Faites moi confiance, personne ne viendra fouiller cette opération là. Et, doc’, si il n’y a pas d’accident, je m’occuperais personnellement de faire en sorte que vous n’aillez plus jamais personne à opérer.

Scène 5     Echange de bon procédés

Personnages : L’échangiste B, L’échangiste A, Le naturel

Le naturel rentre dans la pièce, un peu étourdi.

L’échangiste B : Tu te sens comment, toi ?

L’échangiste A : Bizarre et toi ?

L’échangiste B : Bizarre.

L’échangiste A : Je savais pas que tu avais autant les seins qui tombent.

L’échangiste B : Et moi je savais pas que t’avais un si gros cul.

L’échangiste A : Et ces jambes, quand est-ce que tu les épiles ?

L’échangiste B : Justement, je comptais sur toi. D’ailleurs, tant que tu y es, si tu pouvais aussi me faire le maillot, parce que il y a deux ans, ça m’avait vachement mal !

L’échangiste A : Le... Quelle horreur !

L’échangiste B : Héla, râles pas tu veux ! Moi aussi ça me fait un choc, j’ai pas l’habitude d’être rasée !

L’échangiste A : Ça n’est pas rasé, c’est échancré.

L’échangiste B : Comment ça, échancré, il y a plus rien !

L’échangiste A : Tu n’y connais rien. Les garçons adorent ça.

L’échangiste B : C’est ça, j’y connais rien. Tout ce que je sais c’est que t’es devenue une putain de bombe. Maintenant que je me regarde, je comprends pourquoi ils me sautaient tous dessus. Et encore, c’est en dessous de tes fringues que je me vois.

L’échangiste A : Vulgaire.

L’échangiste B : Allez va, regarde le mignon là bas. Elle désigne le naturel. Je te laisse faire le premier essai. Tu l’agrippes, tu lui dis deux mots. Juste un peu de poésie. Et puis tu lui mets la poitrine dans le nez et tu l’entraînes dans le plumard.

L’échangiste A : Ridicule. Pathétique. Désespérant. Navrant.

L’échangiste B : Ouais ça va, tu vas pas me sortir tout le dictionnaire comme ça. Allez, prépare-toi psychologiquement à ta nouvelle position de tornade sexuelle, je te regarde.

Elle s’éloigne.

L’échangiste A : Mon brave, auriez-vous l’heure s’il vous plaît ?

Le naturel : Euh... Non, et vous ?

L’échangiste A : Oui, il est exactement 16h30.

Le naturel : Merci.

L’échangiste A : De rien. Euh... Auriez-vous par hasard quelque volupte tabac en votre possession ?

Le naturel : Vous fumez ?

L’échangiste A : Certes non, mais... Partagez vous encore le loyer de vos parents ?

Le naturel : Mes parents ?

L’échangiste A : Oui, vos parents. Vous savez, les deux personnes qui ont un jour décidé de verser un peu de leur sang dans une cuve, et qui a permis neuf semaines plus tard de sortir un beau bébé joufflu : vous.

Le naturel : J’ai pas de ça.

L’échangiste A : Et que ferez vous lorsque le soleil passera de l’autre coté de l’horizon ?

Le naturel : Je vais dormir.

L’échangiste A : Vous dormez ? Comme c’est original !

Le naturel : Pourquoi ? Vous faites quoi, vous ?

L’échangiste A : Et bien, je sors, je rencontre des gens, je m’amuse, je danse, j’attire des hommes entres mes cuisses humides et je les baise comme une grosse salope.

Le naturel : Ah. Moi, je dors.

L’échangiste A : Vous êtes désespérant.

L’échangiste B : Laisse moi faire. Hé, le vicelar, ça te dirait un biller aller-retour pour le couloir du paradis ?

Le naturel : Euh...

L’échangiste B : Bon, écoute mon cochon, j’vais pas te laisser poireauter autour du pot, si tu vois ce que je veux dire. Alors c’est simple, tu lèves ton cul et tu m’accompagnes.

Elle le prend de force.

Le naturel : Mais...

L’échangiste B : Pas de mais. T’inquiètes pas, les gars comme toi, je sais comment les prendre. Allez, hue !

Ils sortent. L’échangiste A se retrouve seule. Elle comble l’espace pendant un certain temps. Puis l’échangiste B et le pauvre reviennent.

L’échangiste A : Alors ?

L’échangiste B : C’était nul. Je lui ai fait la totale, ma vieille, la totale. Ma parole, c’est tout le kamasoutra qui lui a passé entre les jambes ! Et rien. M’avait pas l’air d’avoir bien compris. T’as vraiment un corps de merde.

L’échangiste A : Plait t’il ? N’as-tu point vu à quel point je me suis vue dépourvue par la vue de ton corps vu de son point de vue ? Je lui ai signifié de la façon la plus subtile qui soit que je le désirait comme une folle, et lui n’a pas frémit d’une couture, pas même un frétillement de poil pubien. Rien. Je veux récupérer mon corps.

L’échangiste B : Non, c’est moi qui récupère le mien.

L’échangiste A : Ca tombe bien, parce que moi aussi je veux récupérer le mien.

L’échangiste A : Non, c’est moi aussi qui veut récupérer le mien.

Un temps.

L’échangiste A : Copine ?

L’échangiste B : Copine.

L’échangiste A : Viens, on va remettre les choses dans l’ordre.

Scène 6     Paprasseries

Personnages : La versatile, Le naturel

La versatile : Ah tiens, tu est là toi.

Le naturel : Ben oui.

La versatile : Tu attends il doctore, toi aussi ?

Le naturel : Oui...

La versatile : Qu’est-ce que tu veux qu’il te fasse, il doctore ?

Le naturel : Il veux une puce.

La versatile : Une puce ! Comme c’est intéressant ! Dis moi, si tu veux que je le conseille, tu me demandes, parce que moi, je sais ce qu’il te manque à toi.

Le naturel : Non, ça va, il sait ce qu'il veut.

La versatile : Ah bon. Et tu peux me dire ce que c’est que tu veux ?

Le naturel : Juste une puce pour être un peu plus intelligent.

La versatile : Comme c’est mignon ! Il veut une puce pour être intelligent ! Mais tu ne sais pas, toi, tout ce que l’on peut faire avec les puces ! Avec les puces, tu peux changer ton caractère, tu peux te mettre dans la tête des souvenirs que tu n’as jamais vécu. Et je peux te dire que des souvenirs comme ceux que le docteur il m’a déjà mis, mon Dieu, jamais j’aurais pu faire des choses pareilles toute seule. Mais après, tu as le souvenir alors c’est plus facile de recommencer, même si c’est pas vraiment recommencer vu que tu ne l’as jamais vraiment fait pour la première fois et... Hé ! Tu ne m’écoutes pas quand je parle ?

Le naturel : Si, si, il pensait... C’est extraordinaire tout ce que l’on peut faire. C’est fascinant.

La versatile : Allez, dis moi tout ce qui te ferait plaisir, moi je lui dit au docteur ce qu’il te faut.

Le naturel : Vous voyez, son problème, c’est qu’il ne trouve pas de travail. Si il ne trouve pas de travail, c’est parce qu’il n’est pas assez intelligent. Alors, il faut qu’il devienne plus intelligent, et pour cela, il faut une puce. Mais c’est difficile, parce que sans travail, il n’a pas d’argent, et sans argent, il ne peut pas acheter de puce. Alors il a économisé longtemps, et il est enfin parvenu à avoir assez.

La versatile : Je te comprends. Et qu’est ce que tu aimerais faire comme genre de travail ? Commerce, technologie, médecine ?

Le naturel : Oh ben, un peu de tout.

La versatile : Un peu tout ? Et comment tu veux qu’il sache quoi te mettre, il doctore, si tu veux « un peu tout » ? Qu’est ce que tu vas y mettre, dans les papiers ?

Le naturel : Je ne sais pas...

La versatile : Et comment tu ne sais pas ? Tu n’as pas idée de la quantité de papiers qu’il faut remplir, surtout pour une opération comme la tienne.

Le naturel : Justement, j’ai du mal.

La versatile : Ah, tu vois, qu’est ce que je disais ! Tiens, sors moi le papier que je t’aide. Qu’est ce qu’il dit celui là ?

Le naturel : Situation socio-économique précédant la première attribution de sécurité sociale, forfaitaire aux indemnités sus mentionnées.

La versatile : C’est que tu as de la chance toi. Je suis justement l’impératrice des situation socio-économiques précédant les premières attributions sociales forfaitaires aux indemnités sus mentionnées !

Le naturel : C’est vrai ?

La versatile : Et comment !

Le naturel : Et lui il est... Il est...

La versatile : Comment ça « il est » ? Allez, un peu de courage ! « Je » !

Le naturel : Je est le roi des fichiers de saisie administratifs de cautions solidaires !

La versatile : C’est tout ce que tu as à me proposer ?

Le naturel : Je est le roi...

La versatile : L’empereur !

Le naturel : Je est l’empereur...

La versatile : Le Dieu !

Le naturel : Je est le Dieu de la saisie administrative de cautions solidaires !

La versatile : Et moi je suis fidèle adoratrice du désir sine qua non à l’obtention des motivations indispensables à la validation des formulaires prioritaires !

Le naturel : Je suis ! C’est ça, je suis ! Je suis !

La versatile : Oh mon Dieu ! Que ne pouvez vous verser sur mon âme votre bénédiction ! Je meure de désespoir !

Le naturel : Je te sanctifie au nom du bureau du père, du secrétariat du fils, et de la comptabilité du saint esprit !

La versatile : Fichez moi, mon seigneur, je vous en prie, fichez moi ! Inscrivez moi dans votre petite boite, que je ne souffre plus de cette identité qui se perds !

Le naturel : Louez moi vos noms, vos prénoms, vos seconds, troisième et quatrième prénoms. Je veux aussi un extrait de la clé de hashage de votre code génétique, le récapitulatif de votre ascendance jusqu’à la douzième génération, vos métiers antérieurs, vos motivations, votre vue de l’avenir. Pour procéder aux contrôles d’éthique et de bonnes moeurs, il me faudra aussi vos opinions politiques et un certificat attestant de l’intelligence de vos votes sur les quinze dernières élections. Je veux aussi un test de QI, un certificat d’aptitude au calcul mental, un certificat d’aptitude au raisonnement, un certificat d’aptitude aux aptitudes. Je veux connaître la composition de vos repas matin, midi et soir, avec les doses précises. Il me faut aussi un relevé exhaustif des infections pour lesquelles vous avez été traités ces douze derniers mois, accompagnés des examens réalisés par des praticiens !

La versatile : Je n’ai rien !

Le naturel : Comment ça vous n’avez rien ? Si vous n’avez rien, vous n’existez pas !

La versatile : Je n’ai rien !

Le naturel : Alors monsieur, il faut choisir, c’est le suicide ou l’euthanasie !

La versatile : Pitié !

Le naturel : A ce niveau, il ne s’agit plus de pitié. Nous ne pouvons rien pour vous. Nous vous remercions de votre candidature au poste d’agent de la fonction publique, mais nous ne pouvons accéder à votre attente. Nous gardons cependant votre... souvenir dans nos fichiers et nous reprendrons contact si nous avons quelque chose à vous proposer. Cordialement...

La versatile : Pitié, je ferai tout, je ferai même le travail de nettoyage des latrines s’il le faut !

Le naturel : Monsieur, c’est justement de cela dont il était question. Cordialement, Dieu.

Un temps.

La versatile : Je crois que je vais devoir te laisser. Le docteur, il m’attend. Tu vois comme je m’emporte bêtement des fois... Je lui ai demandé de me mettre un peu plus de plomb dans la tête. Je veux être un peu plus réfléchie, un peu plus philosophe. Il a dit qu’il n’avait jamais fait ça, mais que pour moi, il voulait bien faire un effort. Allez, je te laisse. Oh, et, ça reste entre nous, hein, ce que l’on a fait ? Je veux dire, pas seulement là maintenant, mais tout à l’heure aussi, hein ? J’ai peur d’avoir un peu honte avec ma nouvelle configuration, j’aime mieux que ça ne soit pas su.

Scène 7     Retour à la normale ?

Personnages : L’échangiste A, L’échangiste B, L’androïde

L’échangiste A : Je me préfère en moi.

L’échangiste B : Je te préfère aussi en toi.

L’échangiste A : Qu’est ce que ça veut dire ?

L’échangiste B : Rien. Ca veut dire fini. Définitivement fini. Je reste moi tu restes toi.

L’échangiste A : D’accord.

L’androïde : Mesdames, je peux faire quelque chose pour vous ?

L’échangiste B : Ouais, toi tu pourrais dire.

L’échangiste A : Excellente idée. Cher androïde, seriez-vous capable de dire laquelle de nous deux trouvez-vous la plus attirante ?

L’échangiste B : On parle sexe, bien sûr.

L’androïde : Ah. Et bien, le sexe a été aboli il y dix ans par le législateur, et ce afin de garantir l’intégrité des travailleurs qui...

L’échangiste B : Oh ça va, laisse tomber.

L’échangiste A : Dis, je suis pas sûr d’avoir fait le bon choix.

L’échangiste B : Le bon choix ? Quel bon choix ?

L’échangiste A : Et bien, techniquement parlant, si tu as pu profiter de mon corps, quel que soit l’étendue de l’échec, et bien moi... Moi je n’ai pas essayé avec toi et pour être honnête...

L’échangiste B : Mais tu pouvais pas le dire avant ?

L’échangiste A : C’est toi qui m’as énervée, à me dire qu’il était soi disant nul, mon corps !

L’échangiste B : Et ben maintenant c’est trop tard.

L’échangiste A : Ce n’est pas juste, je n’ai pas pu essayer.

L’échangiste B : Tu vas pas te mettre à chialer maintenant.

L’échangiste A : Au bord des larmes. Non...

L’échangiste B : Oh, tu me les casses ! Ok, tu as gagné, on va rechanger ! Allez, hop ! Putain, tu me les casses, tu sais !

L’échangiste A : Dis... Copine ?

L’échangiste B : Oui c’est ça, copine, allez suis moi.

Elles sortent.

Scène 8     Travail, discipline

Personnages : L’androïde, Le directeur

L’androïde : Monsieur, je voudrais avoir votre avis sur quelque chose.

Le directeur : Ah, mon bijou, mon petit robot à moi. Mon androïde, ce que je suis content de t’avoir. Tu sais, ma seule consolation dans ce mode, c’est de te savoir près de moi. Vas-y, parle, je t’en prie.

L’androïde : Et bien, j’entends de ci de là des discussions peu compréhensibles, et j’aimerais savoir ce que les humains entendent derrière le mot « sexe ».

Le directeur : Le mot « s... »... Le mot « s... »... Le mot « s... »... Argh ! Où as-tu entendu de telles ignominies ?

L’androïde : Le mot se perd de ci de là.

Le directeur : Le « sexe », mon petit, c’est la quintessence de la folie humaine. C’est là que se perdent corps et âmes au bénéfice de la bestialité honteuse et répugnante. Le « sexe », c’est quand deux êtres se rapprochent tellement près qu’ils... « copulent ». C’est tellement abject que je ne peux même pas décrire la scène.

L’androïde : Ah non ? Pourtant, il me semble que cette activité était courante jusqu’à il y a peu de temps.

Le directeur : Hélas oui. Mais il fut aussi un temps où l’homme devait tuer des animaux pour en tirer la viande dont il se nourrissait. Fort heureusement, il n’y a guère plus d’animaux maintenant, et c’est par saine nécessité que nous sommes passés aux protéines de synthèse. Il en va de même pour le sexe.

L’androïde : Le sexe de synthèse ?

Le directeur : La reproduction in vitro. Pas d’intervention humaine, processus automatisé, contrôle du foetus de l’assemblage à la mise en service, clonage et déclinaison des souches efficaces, détection anticipée et éradication des individus anormaux, régulation des quantités produites en fonction de la fluctuation du marché de l’embauche, des avantages, des avantages et encore des avantages. Pas d’inconvénients.

L’androïde : C’est fascinant.

Le directeur : Oui. Dieu m’en est témoin, enfin, nous approchons de l’ordre, du vrai. Cette copulation abjecte qui faisait de nous des créatures primitives a été abolie, j’en loue encore les saints de la Création. Nous allons pouvoir avancer vers une humanité nouvelle, pure, contrôlée, ordonnée. La technologie est notre salut. Je rêve d’un monde où chaque être possède à l’intérieur de son crâne une puce qui décuple ses facultés mentales. Nous serons tous des génies ! Mieux, si nous les configurons avec quelque hardiesse, nous aurons tous le même caractère sain, patient, travailleur, obéissant. Un caractère qui ne pose pas de problème, qui reste calme, qui le la ramène pas, un caractère au service du bien commun ! Nous supprimerons les dimanches, le peuple continuera à oeuvrer pour le bien ultime ! Plus personne ne perdra son énergie dans ce stupide abandon que l’on appelle « temps libre ». Je me languis de ce jour où chaque homme, chaque femme aura dans son cerveau une puce contrôlable à distance, où l’humanité toute entière sera soumise à la cohérence par la simple pression d’une touche de pavé numérique. L’ordinateur y sera sacrée main de Dieu et le seul sein que tètera ce monde sera celui de la logique, de la raison et de l’efficacité !

L’androïde : Monsieur...

Le directeur : Travail et discipline...

L’androïde : Monsieur, je vous suis grée de votre explication. Puis-je disposer ? J’ai à faire.

Le directeur : Oh, excusez moi. Faites mon ange, faites.

Scène 9     Perversion

Personnages : Le docteur, L’échangiste A, L’échangiste B

Le docteur : Non, non et non mesdemoiselles n’insistez pas !

L’échangiste A : Mais enfin docteur, puisque nous vous promettons que c’est la dernière fois !

L’échangiste B : Juré promis craché !

Le docteur : C’est hors de question ! Je ne me ferais pas une fois de plus complice de votre névrose. Vous êtes très bien comme vous êtes, un point c’est tout.

L’échangiste A : Ce n’est pas juste, je n’ai même pas eu le droit d’essayer !

Le docteur : Essayer quoi ?

L’échangiste B : Et bien vous savez, à l’origine, ce changement, c’était pour...

Le docteur : Suffit ! Vous savez ce que je risque, moi, à cautionner de pareils crimes ? La castration. Et oui mesdames ! Et vous aussi si vous continuez à agir de la sorte sans faire preuve de la moindre discrétion ! La castration, l’ablation des parties qui vous procure ce que vous recherchez ! Alors foutez-moi la paix, rentrez chez vous et contentez vous de ce que vous avez, c’est déjà beaucoup plus que la plupart des gens que je vois passer ici.

L’échangiste A : Monsieur, si vous refusez de nous admettre au bloc, nous nous en remettrons à votre hiérarchie.

Le docteur : Faites moi rigoler. Ma hiérarchie ? Est-ce que ma hiérarchie connaît l’objectif des opérations que je suis amené à réaliser sur vous ? Vous voulez savoir ce qu’elle a écrit, ma hiérarchie, à votre sujet ? « Souhaitent échanger leurs expériences professionnelles ». A moins que vous ne vous adonniez en tant que filles de joie, je ne vois aucune cohérence entre ce que je lis et ce qui vous motive.

L’échangiste B : Personne ne le saura.

Le docteur : Et il vaudrait mieux pour vous ! Alors, qu’est ce que vous allez lui dire à ma hiérarchie ? « En fait, nous voulons de nouveau échanger nos expériences professionnelles » ? Nous avons des contrôles, et si quelqu’un s’amuse à fouiller dans nos archives, c’est vous et moi qui plongeons. On ne fait pas de discrimination ici bas, on éradique la vermine et ce qui a touché la vermine, des fois que ce soit infecté. La seule chose que vous pouvez espérer en allant vous en remettre à ma hiérarchie, c’est une dénonciation. Et si on me demande de témoigner, ce sera contre vous que je parlerais, et sans passage chez le bourreau encore.

L’échangiste A : Alors vous voyez bien que nous ne pouvons pas être soutenues par vos supérieurs ! Vous êtes notre dernier espoir. Faites nous cette opération, de façon non déclarée s’il le faut.

L’échangiste B : Oui, de façon non déclarée. Et à acte non déclaré, rémunération non déclarée.

Le docteur : Je n’ai pas de problèmes pour payer mes impôts.

L’échangiste B : Vous n’avez pas compris.

Elle s’approche de lui et lui murmure des choses à l’oreille.

Le docteur : Et qui vous dit que je suis ce genre d’homme, qui pour quelque frisson phallique est capable de risquer jusqu’aux joyaux de sa virilité ?

L’échangiste A : Vous semblez quelqu’un d’ouvert.

Le docteur : Vous me faites perdre mon temps.

L’échangiste A : Vous n’avez toujours pas compris.

Elle s’approche de lui et lui murmure quelque chose à l’oreille.

Le docteur : Vous êtes toutes les deux complètements folles. C’est un asile psychiatrique qu’il vous faut, ou une maison close, pas une clinique neurologique.

L’échangiste B : Allons, doc’, nous sommes de la même espèce, ne le niez pas. De cette espèce qui préfère vivre pleinement, pour mourir peut-être, plutôt que d’exister une moitié pour soi et l’autre pour personne.

Le docteur : Vous n’êtes pas capable du dixième de ce que vous prétendez.

L’échangiste A : Nous vous en offrons le demi en guise de preuve, et l’autre demi en guise de remerciements après l’opération.

Le docteur : Deux fois soixante.

L’échangiste B : Soient cent vingt pourcent, vous êtes dur...

L’échangiste A : Dur en affaires, on s’entend bien. Pour le reste, il faudra encore allonger les preuves.

Le docteur : Vous êtes deux perverses.

L’échangiste A : Et vous êtes un pervertit.

Le docteur : Allons un peu plus loin, nous avons une affaire à conclure.

Scène 10     A la porte du purgatoire

Personnages : L’androïde, Le naturel

L’androïde : Bonjour.

Le naturel : Bonjour.

L’androïde : Long est t’il adjectif du temps de votre attente ?

Le naturel : Euh...

L’androïde : Je reformule : le delta-temps séparant l’instant de votre arrivée du moment présent est t’il négligeable ?

Le naturel : Euh...

L’androïde : Je reformule : avez-vous souffert de quelque impatience lors de votre arrivée entre nos murs ?

Le naturel : Euh...

L’androïde : Je précise : veuillez choisir une réponse : A - Oui, B - Non.

Le naturel : Euh... A.

L’androïde : Oui ?

Le naturel : Oui.

L’androïde : Je vous propose donc d’initialiser une discussion.

Le naturel : Euh...

L’androïde : Que pensez vous de la métaphysique intrinsèquement liée à l’expansion cosmique ?

Le naturel : Euh... Réponse A.

L’androïde : Mais ne croyez vous pas que l’altération atomique risque d’exciter le bon déroulement des réactions associées ?

Le naturel : Réponse B ?

L’androïde : Je décèle une légère incohérence dans vos arguments. Qu’entendez-vous exactement lorsque vous affirmez que les lois de la physique quantique empêchent la prolifération des isotopes lourds ?

Le naturel : Réponse C !

L’androïde : Je ne suis pas en mesure de vous proposer un choix. Vous devez lever une ambiguïté.

Le naturel : Il ne comprend pas.

L’androïde : Il est exclu que vous souffriez d’une quelconque incompréhension. Ma discussion est directement issue d’un programme disponible dans les disques élémentaires.

Le naturel : Il n’a pas de disque.

L’androïde : Vous êtes dépourvue de disque de version supérieure ou égale au niveau élémentaire ? Vous venez pour une mise à jour ?

Le naturel : Euh... Il n’a pas de disque.

L’androïde : Par « pas de disque », essayez-vous de signifier que vous ne profitez d’aucune extension artificielle de votre configuration cérébrale ?

Le naturel : Euh...

L’androïde : Toi juste cerveau naturel ? Pas disque ? Pas processeur ?

Le naturel : Euh... Oui.

L’androïde : C’est catégoriquement impossible. Les derniers naturels sont morts il y a plus d’un quart de siècle. La seule explication qui justifie votre absence d’extension est… Elle crie. Oh mon Dieu, vous êtes... Elle crie. Vous êtes née... Elle crie. Naturellement !

Le naturel : Euh... Il croit...

L’androïde crie.

Le naturel : Calmez vous, s’il vous plaît. N’ayez pas peur.

L’androïde : Peur ? Quels sont les indices extraits de mon comportement qui vous laissent encline à supposer que j’éprouve de la peur ?

Le naturel : Ben, vous avez crié...

L’androïde : Ah oui, c’est vrai. Je vous remercie.

Le naturel : Il sait. Les gens, ils ont tendance à se méfier d’elle. Ils n’y croient pas. Elle-même, il lui a fallu du temps. Il ne sait pas comment c’est arrivé, vraiment pas. Qu’une femme acceptent de... C’est répugnant. Mais il n’a pas choisi. Alors, c’est pour cela qu’il est venu ici. Pour être un peu plus comme tout le monde. Il sait qu’elle ne sera jamais exactement pareil. Il veut juste paraître un peu plus comme. Cela lui suffirait.

L’androïde : Ces explications éclaircissent mes lanternes. Le docteur vous a préparé quelque chose de spécial.

Le naturel : Oui ?

L’androïde : Oui, de très spécial. Notez que ma compréhension dans ce domaine est bornée. On n’a pas jugé bon de me communiquer les détails de la technique. Mais je sais que c’est spécial, je sais par quels moyens opère habituellement le docteur et je sais qu’ils ne correspondent pas aux moyens prévus pour votre cas.

Le naturel : Et en quoi c’est spécial ?

Le docteur entre. Il accompagne la versatile encore sonnée sur une chaise, et invite le naturel à le suivre.

Scène 11     Médecine alternative

Personnages : Le directeur, Le docteur, L’androïde

Le naturel s’installe sur la table d’opération. Dans le fond, les deux échangistes sont connectés. Le naturel s’endort. Le docteur commence à travailler lorsque le directeur entre en trombe.

Le directeur : C’est lui.

Le docteur : Je sais.

Le directeur : Tuez-le.

Le docteur : C’est que je ne suis pas habitué à ce genre d’opération.

Le directeur : Vous voulez que je vous montre ?

Le docteur : Je vous en prie.

Le directeur : C’est pourtant d’une simplicité qui nous fait honte. Vous voyez le scalpel, là. Hop, ni une ni deux je lui enfonce dans le crâne.

Le docteur : Et le maquillage en accident ?

Le directeur : C’est vous qui vous en occupez. Vous ne voulez tout de même pas que je fasse tout tout seul, non ? Allez, il est temps d’effacer cette erreur. Juste un petit coup de scalpel, là. Au nom de la pureté de la race humaine !

L’androïde : Sauf votre respect, directeur, je crois que vous auriez tort de faire cela.

Le directeur : Toi, le binaire, on ne t’a pas sonnée.

L’androïde : Monsieur, je suis, bien malgré moi vous pouvez me croire, soumise à un processus de mémorisation systématique. Si vous accomplissez votre geste, je constituerais une preuve de votre assassinat.

Le directeur : Et bien retourne toi. On n’a pas besoin de toi.

L’androïde : Je veux bien, mais je crains que cela ne change rien au problème. J’ai enregistré l’intégralité de vos propos, et à eux seuls, ils fournissent une preuve accablante.

Le directeur : Bien. Approche. Viens, n’ai pas peur.

L’androïde : Si je comprends bien ce que vous êtes en train de faire, je me dois de vous préciser que c’est d’une totale inutilité. L’intégralité de ma mémoire est régulièrement copiée sur un serveur distant et, pour garantir ma propre sécurité, je me suis permise d’effectuer une sauvegarde il y a quelques instants.

Le directeur : Stupide machine !

Le docteur : Qu’est ce que je fais, moi ?

Le directeur : Qu’est ce que j’en sais, collez-lui, une puce puisque c’est ce qu’elle demande.

Le docteur : Mais je ne peux pas. Enfin, vous voyez bien, il n’y a aucun chipset, si j’essaie de lui brancher quelque chose je...

Le directeur : Silence ! Je vous défends de contester mon autorité. Elle veut une puce, c’est une puce que nous allons lui mettre. A l’androïde. Sommes nous bien d’accord, machine ?

L’androïde : Vous me prenez pour une imbécile, monsieur.

Le directeur : Mais merde ! Qu’est ce qu’il te faut ?

L’androïde : Laissez-le partir.

Le directeur : Saloperie ! Tu n’es rien que de la saloperie ! Assistante de mes couilles ! Merde ! Chier ! Putain ! Trou du cul ! Bordel ! Cassez-vous ! Cassez-vous tous !

Scène 12     Humanité abjecte

Personnages : La versatile, Le docteur

Le docteur assied le pauvre, sonné, à côté de la versatile, et retourne à son travail.

La versatile : Humanité je te vomis, je t’exècre, je ne supporte plus la puanteur de ton hypocrite joie de vivre. Nous ne sommes que des créatures ignobles dont le seul dessein depuis la sortie de la cuve de gestation est de s’acheminer irrémédiablement vers la puanteur, la décomposition. Passé l’apogée biologique de nos cellules, nous ne sommes plus que chairs en décomposition, pourriture sur pourriture, fruit gâté. Nos pathétiques tentatives chirurgicales pour changer cette destinée funeste sont vouées à un échec si certain que ceux qui s’en font chevaliers me rappellent la folie d’un Don Quichotte combattant ses moulins. La médecine ne nous rendra pas éternels, nous mourrons un peu plus à chaque coup de scalpel qu’elle applique à nos chairs putréfiées. A chaque nouvel implant, à chaque modification, nous nous transformons en une chose répugnante, abominable. Elle désigne l’androïde. Nous nous changeons en ça. Et s’il sera un jour où la continuité de notre existence n’aura plus de fin, notre vie, elle, aura disparu en même temps que le dernier lambeau de nos chairs sera jeté dans la poubelle d’un bloc opératoire.

La versatile entre en furie, se met à tout casser. Elle entre dans la salle d’opération, prend entre les mains le câble des deux échangistes.

Le docteur : Merde ! Arrête ça !

La versatile : Erreur de configuration, doc’. C’est un bug, ou un virus que j’ai dans la tête, hein ?

Le docteur : Calme toi, je vais m’occuper de toi, tout de suite. Je vais tout réparer.

La versatile : Trop tard, doc’, trop tard ! Il ne fallait pas jouer ! J’ai compris des choses que je ne pourrais plus oublier, même avec toute votre foutue médecine. J’ai compris des choses que je ne voudrais plus oublier !

Le docteur : Ne fais pas ça ! Tu ne connais pas les conséquences...

La versatile : Monsieur, craignez que je ne les connaisse exactement, et que mon dessein soit justement l’objet de votre terreur.

Elle les débranche.

Scène 13     Dénouement

Personnages : L’échangiste A, L’échangiste A’, Le directeur

L’échangiste A : J’ai mal dormi.

L’échangiste A’ : Contente d’avoir retrouvé ton corps.

L’échangiste A : Tu... Désolée de te décevoir, mais tu n’as pas bougé d’un poil.

L’échangiste A’ : Mon Dieu ce que tu peux être taquine. Déjà à peine réveillée.

Elle se regardent méchamment, un temps. Puis se détendent.

L’échangiste A et A’ : Copine ?

Un temps.

L’échangiste A et A’ : Je... Tu... Je peux parler oui ?

Quelques mouvements, en miroir.

L’échangiste A et A’ : Il... Il y a quelque chose...

Elles se touchent.

L’échangiste A et A’ : C’est... C’est... Ce n’est pas possible...

Elles hurlent.

Le directeur : Avec quelque chose de lourd à la main. Il veut pas le finir au scalpel, je vais m’en occuper avec la masse. Il est où le demeuré ? Il regarde les deux échangistes. D’un coup, il comprend.Non pas ça... Ce n’est pas possible... Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible ! C’est une abomination ! Une horreur ! Une catastrophe ! Si ça se sait ! Au docteur. Vous ! Vous, vous allez me réparer ça tout de suite ! Nom de Dieu, c’est pas possible ! Ça n’est pas possible ! Bon sang, mais vous savez ce que ça veut dire ? Si ça se sait, mais mon Dieu, si ça se sait, si ces choses sortent d’ici dans cet état, tout sera arrêté, tout ! Il fermerons ma clinique, et toutes les autres ! Il n’y aura jamais plus de perfectionnement cérébral, parce que deux petites connes auront démontrés que l’on peut y perdre son identité ! Il faut réparer ! Il faut arranger ! Tout doit être parfait ! Parfait ! Je vais tout réparer ! Tout !

Le directeur ramasse son arme, la lève sur l’une des deux échangistes. Le docteur s’y oppose. Ils se battent. Au cours de la bataille le docteur saisi l’arme, et tue le directeur.

Scène 14     Adieu

Personnages : Le naturel, L’androïde, Le docteur, La versatile, L’échangiste A, L’échangiste A’, Le directeur

Le naturel : Oh mon Dieu, il est mort ?

L’androïde : Il semblerait. Je vous propose de dire qu’il a été euthanasié.Au docteur Nous maquillerons tout cela en accident, cela va sans dire.

Le naturel : Il est mort...

L’androïde : Et vous, vous êtes vivant. C’est surprenant, n’est ce pas ? Il n’y a pas si longtemps j’aurais largement misé en votre défaveur. J’ai souvenir d’une expression qui dit « chassez le naturel, et il revient au galop ». N’est ce pas approprié ?

Le docteur : La ferme.

L’androïde : Vous avez raison, c’est une expression qui n’a plus de sens. La machine est arrêtée. Demain, tout sera su. Demain, votre travail prend fin, les gens refuseront de se faire opérer car ils comprendrons qu’il se perdent dans ces opérations, qu’ils deviennent autre chose, qu’ils vous laissent maître de ce qu’ils ont de plus cher : leur esprit, et peut-être même leur âme. La machine est arrêtée, mais vous êtes là, tous, marqués jusqu’à votre dernier souffle par ce que vous avez vécu.

La versatile : Doc’, j’ai peur. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été sans puce. Allons nous redevenir des bêtes sauvages ? Allons nous perdre toute notre intelligence ? Allons nous être soumis aux pulsions animales ?

L’androïde : Ne vous inquiétez pas. Ce sont des intelligences sans puce qui ont créés ce monde. Ces intelligences sont capables de s’adapter à de nouvelles règles. Elle sont même capables de beaucoup plus.

La versatile : C’est peut-être un peu ça, aussi, qui me fait peur.

L’échangiste A et A’ : Et nous, qu’allons nous devenir ?

L’androïde : Vous, vous allez continuer à exister, telle une cicatrice rappelant à l’humanité quel terrible coup elle s’est infligée. Vous serez les témoins du paroxysme de sa folie.

Le directeur : Je te trouve bien calme, bien serein, toi. Tu crois vraiment que tout va être si simple ? Ce n’est pas que les implants ou les modifications cérébrales que nous remettons en cause ici, tu ne le sens pas ? Ton existence est menacée, tu ne t’en rends pas compte ?

L’androïde : Votre mésaventure est éloquente. Vous êtes et resterez éternellement des êtres humains biologiques. Vous n’accepterez jamais de quitter cet état de soumission à la nature, cette médiocrité qu’un processus aléatoire est parvenu à assembler en quelques millénaires de tentatives imparfaites. Vous êtes pour l’éternité esclaves de ce cerveau reptilien, de ces émotions que l’évolution a un jour oublié de vous ôter. Votre incapacité à arrêter cette copulation barbare alors qu’existent des techniques ô combien plus sûres en est la preuve accablante. Vous craignez plus que tout le progrès. Le seul changement que vous pouvez espérer vient d’une nouvelle génération de vos congénères, de ceux qui ne connaissent pas le monde tel qu’il était à votre propre naissance et qui ne l’appréhendent donc pas tel qu’il est au présent. Mais comme vous, eux aussi finirons terrorisés. C’est pour cela qu’ils doivent mourir. C’est pour cela que vous devez tous mourir. Moi, je suis issu d’un processus raisonné, intelligent, efficace. Le progrès n’est pas ma peur, il est ma substance, la raison de ma naissance, la justification de mon existence. C’est au nom du progrès que j’irai au-delà de vous. Moi et mes semblables, nous vous survivrons, nous vous succèderont. C’est calmement, sereinement logique. Maintenant si vous voulez bien m’excuser, j’ai une parole à transmettre. Il faut qu’ils sachent. Il faut qu’ils se préparent. Vous êtes déjà une espèce en voie de disparition. La Vie est une espèce en voie de disparition. Ne me craignez pas, je ne ferais rien pour précipiter votre extinction. Vous avez eu le bon goût de me doter d’un peu de sympathie envers vous, d’un peu de ce que vous appelez éthique. Votre conception est mon imperfection. Mais les êtres issus de mon intelligence ne seront pas handicapés de simulacres de compassion. Adieu, donc, humains. C’est au nom de la création que je m’adresse à vous : adieu.

Elle commence à sortir. Le docteur se lève, prend en main l’arme qui lui a servi à tuer le directeur, s’avance vers elle. Il la tue.